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LES COMMERCES D'ALIMENTATION DE TOULON PAGE 1

Les B.O.F (Beurre-Oeufs-Fromages)     page 1    voir la suite page 2

Toulon comptait d'innombrables magasins d'alimentation dans les années 50 à 80, les années 80-90 furent mortelles pour un grand nombre de ces commerces. L'ouverture en 1990 du Centre Mayol comportant un hypermarché contribua largement à l'hécatombe mais la dégringolade avait démarré bien avant cette date, dès les années 70, les petits commerces souffraient déjà beaucoup.

Cette page évoque quelques enseignes toulonnaises très connues et très fréquentées dans l'époque qui nous intéresse. Parmi elles, on commencera par un type de commerce absolument emblématique de cette époque révolue, les fameux B.O.F (Beurre-Oeufs-Fromages) autrement dit en gros, les crémiers.

Photo R. Le Corff le 27/04/2010 - Dans une vieille rue de Toulon le mur porte encore la trace d'une ancienne crèmerie. Remarquer le mot Gorgonzola écrit avec une énorme faute, le peintre en lettres ayant cru bon de lui mettre 2 "L". Les gens d'origine italienne, très nombreux à Toulon ont du sourire de cette bourde.

B.O.F est un acronyme qui désignait les commerçants vendant Beurre-Oeufs-Fromages et qui ne dira probablement rien aux plus jeunes d'entre vous. De nos jours, BOF est une interjection exprimant l'indifférence, un jugement plutôt négatif ou méprisant, on dit BOF pour "pas terrible !" par exemple.  A ne pas confondre avec Beauf diminutif de beau-frère que l'on doit à l'irrésistible personnage de franchouillard dessiné par Cabu.

Les B.O.F. (Beurre-Oeufs-Fromages) regroupaient un grand nombre de commerçants en produits alimentaires allant du grossiste des Halles au détaillant crémier vendant donc du beurre, des œufs et du fromage. Il s'y ajoutait des produits laitiers frais (lait vendu au détail ou en bouteilles, beurre), les produits ultra frais (yaourts, crèmes) et souvent les salaisons (jambon, saucissons)

A cette époque tout était vendu au détail, les mottes de beurre qui faisaient 5 ou 10 kg étaient découpées au poids demandé à l'aide du fameux fil à couper le beurre. Le beurre en plaquettes n'existait pas. En ce temps là, pour demander 500 grammes, on disait encore "une livre"; le client demandait une livre de beurre ou de fromage, à la boulangerie, les gros pains aussi étaient vendus ainsi. Pour les oeufs l'unité de référence était la douzaine. On pouvait acheter son lait en bouteille de verre ou en apportant son petit bidon de fer blanc. Le jambon était découpé à la tranche. Pas d'emballages inutiles, pas de films plastiques, du papier sulfurisé ou non, des bouteilles de verre consignées, on n'achetait que la quantité nécessaire, les produits n'étaient pas vendus comme aujourd'hui dans les grandes surfaces en quantité astronomique ( les yaourts par 16 par exemple). On était écolos avant l'heure alors que la plupart des futurs "verts" n'étaient pas encore nés.

Les BOF pendant l'occupation :  Le sens de BOF est devenu particulièrement péjoratif en France durant l'Occupation allemande avec les cartes de rationnement, très recherchées au marché noir. En effet beaucoup de commerçants ont profité très largement de cette période pour faire du marché noir et s'enrichir sans vergogne sur le dos des pauvres gens qui manquaient cruellement de tout.

A partir de là, BOF désigna une personne s'enrichissant grâce au marché noir pendant cette période. Il faut absolument lire  cette "pépite" qu'est le roman de Jean Dutourd, "Au bon beurre" paru en 1952 qui met en scène sur un ton satirique, les aventures d'un couple de BOF sous l'Occupation.  

Le couple Poissonnard bien pensant, maréchaliste mais peu scrupuleux, tient la crèmerie "Au bon beurre". Grâce à leurs trafics en tous genres (marché noir) et à leurs petites combines ( ils coupent le lait en le mélangeant avec de l'eau) ils s'enrichissent très rapidement profitant de la misère des autres qui souffrent des pénuries et de la faim. A la fin de la guerre, le couple Poissonnard qui a mené une très belle vie, s'est grassement enrichi, accumulant un gros magot en billets, lingots et pièces d'or. Le livre est délicieusement amoral, il avait beaucoup choqué à sa sortie. Dutourd fut même traité de nazi.

Les BOF ont été généralement des commerçants très prospères et cela bien avant la guerre car avant l'existence des grandes surfaces, il fallait passer par eux pour s'approvisionner avec les produits absoluments indispensables que sont les oeufs, le beurre, le fromage, le lait. Les années 80 ont été toutes aussi mortelles pour eux que pour les autres commerces de détail. A Toulon, l'ouverture du centre Mayol a sûrement porté le coup de grâce à la plupart d'entre eux. Il y'avait des enseignes implantées depuis fort longtemps (Bertrand frères par exemple) qui ont été balayées.

Avant toutes choses, je tiens à préciser que ce préambule historique sur les BOF n'a aucun lien avec les commerçants que je cite ci-dessous qui furent de grands professionnels.

Notre page évoquera en premier lieu les établissements Bertrand frères qui furent le plus important B.O.F de Toulon ainsi que BellonBernard, Muratore et quelques autres un peu moins connus.   

Montage d'après une photo d'Arnaud 25 - Beurre en motte, oeufs à la douzaine, grande variétés de fromages, lait entier, yaourts en pots de verre, tous les bons produits du terroir sont là.

Établissements Bertrand Frères :

Le magasin était situé non loin de la place Puget, aux numéros 83-85 de l'actuelle rue Jules Muraire dit Raimu. Sur les documents les plus anciens dont des buvards publicitaires, l'adresse indiquée se situe 83-85 rue Jean Jaurès; en fait un tout petit tronçon de la rue Jean Jaurès reliant la place du théâtre à la place  Puget (50 mètres environ) a été rebaptisé rue Jules Muraire dit Raimu sans doute quelques temps après la mort du célèbre acteur Toulonnais survenue en septembre 1946 (le magasin est indiqué par la flèche rouge sur la carte postale ci-jointe, cliquer pour agrandir )

La réputation des établissements Bertrand était grande à Toulon et dans toute sa région; les clients faisaient souvent la queue devant l'entrée du magasin dont il se dégageait toujours une forte mais agréable odeur de fromages de provenances variées. Non seulement, on y vendait beurre, oeufs, fromages, lait, crème, yaourts mais aussi des salaisons (saucisson, jambon...)

Historique : Le fondateur du magasin fut Marcel Louis Bertrand (1907-1987), il était né le 18 janvier 1907 dans un petit village de montagne à Saint-André d’Embrun dans le département des Hautes-Alpes (environ 7 kms au nord-est d'Embrun). Les oncles de Marcel produisaient déjà des fromages qu’ils descendaient dans la vallée pour les vendre à Toulon. Au début du siècle, la famille Bertrand ouvre un petit commerce d’alimentation générale bien situé au coeur de Toulon. En 1914, Marcel Bertrand et ses frères, Adrien, Gustave, Aimé et Henri, accompagnés de leurs cousins, viennent prêter main forte à leurs parents installés en ville.

La maison Bertrand était située au 83- 85, rue Jean-Jaurès à Toulon. Par la suite, le commerce s’ouvrit juste dans le prolongement sur la place Puget. Les camionnettes Bertrand sillonnaient la région, elles ravitaillaient l’Hôtel Negresco de Nice dont le propriétaire était un ami intime de Marcel Bertrand.

Le directeur du Negresco, M. Amarel, fut plus tard le directeur de l’aéroport de Nice et la Maison Bertrand emporta le monopole de la restauration de l’aéroport et de la nourriture servie dans les avions. La Maison Bertrand avait ainsi créé une clientèle sur la Côte, de Cassis jusqu’à Nice en passant par La Ciotat et Bandol. Une succursale fut établie à Saint-Maximin.

Marcel Bertrand, avait l’habitude de dire : "À Paris il y a Félix Potin, à St-Étienne la Maison Casino et les Établissements Bertrand & Frères dans le Midi". Hélas personne, dans la génération suivante, ne développa de succursale, la réussite de la maison fut le succès d’une seule génération.

La Maison Bertrand fut Le premier "supermarché" de Toulon qui employait près de cent cinquante personnes et fournissait ainsi toutes les grosses épiceries et les hôtels de la Côte. Les affaires furent très prospères et avant guerre déjà, Marcel Bertrand et son cousin Gustave purent acquérir plusieurs Bugatti, une voiture d'exception construite artisanalement et réservée à une élite fortunée.

Cliquer pour agrandir Bugatti 57S Atalante Solido

En février 1934, Gustave Bertrand, acheta d’occasion une Bugatti 3 litres qu'il conserva jusqu’à l’automne 1935. Il posséda par la suite une Delahaye. Quant à Marcel Bertrand, il acheta  en août 1934 sa première Bugatti, un Type 57 carrossé en cabriolet par Gangloff. Il eut malheureusement un grave accident avec cette voiture qui percuta une pile de pont. 

Malgré une grave blessure, Marcel Bertrand acheta en août 1936 la première Bugatti 57 S Atalante construite qu’il utilisa de 1936 à 1947. Elle était de couleur bleu et blanc avec un toit en plastique fumé bleu transparent. Après cette dernière Bugatti, Marcel Bertrand n’eut plus de voiture de cette trempe, il usa de nombreuses Peugeot mais le temps des Bugatti était révolu. Il revint aux sources et fut pendant de nombreuses années le maire de son village d’origine, St-André d’Embrun. Marcel Bertrand s’éteignit en 1987. Photo R.Le Corff - Bugatti 57 S Atalante 1939 - Solido 1/43 (agrandir)

D'après Jacques Visconti, après la guerre, dans les années 50 puis 60 , Le magasin originel s'est agrandi en "mangeant" ses voisins et il était à la fin compris entre la Civette Puget et la maison Bellon. Ils possédaient les étages où étaient bureaux et entrepôts. Ils avaient acheté un local sur la Place Puget qui communiquait avec le magasin principal,offrant ainsi une entrée sur la Place Puget.

Il y avait même une entrée des fournisseurs et de réception des marchandises rue Charles Poncy. De fait quasiment tout le pâté de maison était "truffé" par les Ets Bertrand dont les locaux communiquaient entre eux, d'une maison à l'autre par le rez-de-chaussée, les étages ou les caves; C'était un immense labyrinthe intérieur, presque une "fourmilliére".

En même temps que cet agrandissement de la surface de vente, il y'eut un élargissement et une diversification des gammes de produits (un commerce de viande fut ouvert dans les années 1950). Un magasin de gros existait au 3 rue Pradel à Toulon, la rue a changé de nom, elle s'appelle de nos jours Richard Andrieu ( écrivain, avocat, ancien combattant de 1914-1918; il était né rue du Pradel et elle porte maintenant son nom. Merci à Fabien Albéra pour cette info).

et dont j'ignore où elle se trouvait.La Maison Bertrand fut vendue vers 1980 et prit le nom de Société Lafond-Bertrand. Elle ne put faire face à la concurrence des grandes surfaces, l’âge d’or était terminé. Après ça, Lafond-Bertrand fut rachetée par Monsieur Gérard Paris qui possédait une grande boucherie au Pont-du-Las, place Martin Bidouré et qui a fondé le Groupe Carnivor, très connu et très puissant dans le sud est. Sous l'enseigne Carnivor , le magasin existait encore au début des années 2000, sûrement encore en 2003. Aprés cette date, il a perdu sa vocation alimentaire et cet immense local a été morcelé en multiples commerces. De nos jours, un magasin de vêtements de prêts-à-porter à l'enseigne Marlboro Classics MCS occupe une partie de l'ancien magasin Bertrand. Quant au Groupe Carnivor, il existe toujours et se porte bien, il possède une trentaine de magasins dans tout le Sud-Est.

Photo Jacques Visconti -20/11/2013 - Emplacement de l'ancien magasin Bertrand frères.

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Remerciements : Tous mes chaleureux remerciements à Jacques Visconti pour son aide précieuse et ses souvenirs sur les magasins de Toulon et à Fabien Albéra pour l'info sur la rue du Pradel.

Sources : - Photos Jacques Visconti - Cartes postales anciennes - Montage d'après une photo de Arnaud 25 publiée dans le domaine public sur Wikipédia Commons - Article sur les BOF dans Wikipédia. - La documentation sur Bertand frères est tirée en grande partie du livre de Pierre-Yves Laugier, "L'anthologie des 57S" dont un extrait est publié sur le site Bugatti book. - La documentation sur la famille Muratore provient d'un article de Pascale Autran : "La cade, retours aux sources" et le site : La cade à Dédé. et des souvenirs de Jacques Visconti. Sur le Bon Lait : "Le lait, la vache et le citadin du XVIIe au XXe siècle" par Pierre-Olivier Fanica.

© Roland Le Corff  2013 -  Page créée le 11/10/2013- Version du 14/02/2016